Au Cameroun, un colloque pour encadrer les dérives de certaines Églises
—Salomon Albert Ntap, depuis Yaoundé
Certains en font leur métier, d’autres leur instrument de pouvoir: au Cameroun, la religion est aujourd’hui victime de son succès, mais aussi pointée du doigt pour ses abus. En juillet, après le meurtre d’une fillette de onze ans, dont l’auteure présumée, fidèle d’une Église de réveil, a déclaré avoir agi sous l’influence d’un responsable religieux, le gouvernement avait annoncé la fermeture de 1400 des Églises issues de ce mouvement dans le pays. C’est dans ce contexte qu’un colloque national, émanant d’une initiative des autorités publiques, s’est tenu dans la capitale Yaoundé pour alerter les responsables religieux sur certaines dérives afin de préserver la paix et le vivre-ensemble, mais aussi de redonner sa place à la foi et aux Églises, entre liberté et responsabilité.
«Il ne faut pas porter de gants: il faut dire clairement qu’il existe des dérives religieuses dans certaines Églises», a affirmé en ouverture du colloque Chi Asafor Cornelius, secrétaire général de la Commission nationale pour la promotion du bilinguisme et du multiculturalisme. Pour lui, les faits sont là, indiscutables. Évoquant la fermeture de plus de 400 lieux de culte par le sous-préfet de Yaoundé VII, il précise: «Un sous-préfet ne prendrait pas une telle décision si des dérives n’avaient pas été constatées au préalable.»
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Aux yeux des autorités, ces dérives se manifestent à travers la multiplication des offres spirituelles sans cadre réglementaire, l’exploitations cyniques de la vulnérabilité de fidèles, la rupture ou la division de certaines familles, ainsi qu’un mercantilisme décomplexé autour de services et de prières de guérison ou de «délivrance».
«Le secteur n’arrive pas à s’autoréguler»
«C’est parce que le secteur n’arrive pas à s’autoréguler que l’État organise ces assises», justifie Chi Asafor Cornelius. «Ce n’est pas pour condamner qui que ce soit, mais pour aider l’Église à mieux remplir sa mission.»
Si la tenue de ce colloque peut soulever des craintes d’ingérence de l’État dans le champ religieux, certains responsables ecclésiastiques, dont Marcel Kouamé, pasteur de l’Union des Églises évangéliques du Cameroun. Il a pris part aux échanges, et il y voit une forme de légitimité. «L’Église n’est pas au-dessus de l’État. Le problème réside d’abord dans le manque de formation de certains acteurs religieux et dans l’intrusion de personnes non qualifiées qui s’improvisent conducteurs spirituels», analyse-t-il.
Le pasteur insiste néanmoins sur la nécessité d’une concertation: «Nous demandons à l’État d’associer étroitement les responsables d’Églises établies et formées pour assainir le secteur. Il ne s’agit pas de régenter la foi, mais de garantir des règles communes. L’État doit aussi répondre aux dépressions socio-économiques qui poussent tant de citoyens à chercher des solutions miraculeuses, faute de perspectives concrètes», explique-t-il.
Le péril de l’ethnicisation des communautés religieuses
Au-delà des dérives financières ou doctrinales, les experts pointent un mal plus profond: l’instrumentalisation identitaire du religieux. Membre de la commission scientifique du colloque, le professeur Paul Abouna, chef du département d’anthropologie à l’Université de Yaoundé I, a présenté une analyse documentée sur ce phénomène. «Mes recherches mettent en évidence deux formes d’ethnicisation: d’une part, les Églises sont souvent circonscrites dans des espaces ethniques; d’autre part, leur gestion peut parfois être dominée par un seul groupe culturel au détriment des autres. Des communautés qui devraient rassembler tous les croyants sont ainsi dirigées de manière quasi exclusive par un groupe particulier.»
Une situation qui fait parfois de la religion, selon lui, un «prétexte pour des dominations ethniques». Il poursuit: «Au lieu de rassembler au nom d’une même foi, on construit des murs. Cela divise au lieu d’unir. C’est une dérive documentée qui crée de la division et de la haine.»
«Effrayer les communautés fondées sur la vérité et la justice», non
Pour l’universitaire, la réponse ne passe pas par une ingérence étatique dans le dogme, mais par le strict respect du droit commun: les Églises, comme toute associations, doivent produire régulièrement des rapports d’activité et financiers, déposés auprès des autorités compétentes. «Si ces règles étaient appliquées», selon Paul Abouna, «beaucoup de ces dérives n’existeraient pas.» Il ajoute que cette réglementation ne doit pas effrayer les communautés «fondées sur la vérité et la justice», mais plutôt servir celles qui se sont éloignées de leur vocation première.
Au terme de ces trois jours de travaux, une évidence s’impose: l’assainissement du secteur religieux passe à la fois par des règles claires et par le respect de la liberté de culte. Le défi est de taille, car l’État et les Églises devront avancer ensemble pour préserver à la fois la paix civile et la liberté de croire.